Gallimard

  • Surtout connu comme essayiste, critique et combattant pour les droits de l'homme, Liu Xiaobo est un poète à découvrir.
    La vie du lauréat du prix Nobel de la paix 2010 a basculé dans la nuit du 4 juin 1989, quand les troupes de la loi martiale ont donné l'assaut au mémorial des héros du peuple, dressé au milieu de la place Tian'anmen, devant le mausolée de Mao, en souvenir des martyrs des révolutions de la première moitié du XXe siècle.
    Replié sur les marches de ce lieu hautement symbolique, avec le dernier carré de citadins et d'étudiants grévistes de la faim, il a vécu dans sa chair l'écrasement sanglant du premier soulèvement pacifique de la population chinoise en faveur d'une démocratisation du système politique. La terreur de cette nuit-là ne l'a désormais plus jamais quitté.
    Liu Xiaobo a choisi de maintenir à sa manière le souvenir du 4 Juin, en rédigeant, à chaque anniversaire de l'événement, un poème à la mémoire des "disparus de l'injustice". Rédigé sur vingt ans, en prison comme en liberté surveillée, l'ensemble de ces vingt élégies ne constitue pas seulement la mémoire d'un monde réduit à l'amnésie, la conscience d'un monde sans conscience, mais un hommage d'une intensité poignante à l'égard des oubliés, des sans-voix.

  • Qu'est-ce qui précipite Yang Baishun sur les routes du Henan, loin de chez lui? La colère qui le saisit à la révélation que son père l'a voué, lui, le plus doué de la fratrie, au petit commerce familial de tofu, tandis que ses frères sont promis à la rencontre du vaste monde.
    Qu'est-ce qui motive Niu Aiguo à s'engager à dix-huit ans dans l'armée de terre quitte à rester cantonné dans le désert de Gobi? Le désir d'apprendre à conduire, de devenir chauffeur de camion - un métier qui lui permet, rendu à la vie civile, de sillonner la Chine, à l'aventure.
    Un lien unit ces deux hommes que les époques et les lieux séparent. En un mot comme en mille se présente comme un aller et retour entre leurs histoires parallèles et pourtant différentes, à soixante ans d'intervalle. Liu Zhenyun y explore le sentiment de solitude, si difficile à supporter pour un Chinois. Car ouvrir son coeur à quelqu'un n'est pas chose aisée dans une société fondée sur des pratiques communautaires qui gomment ce sentiment universel.
    À travers une galerie de portraits, de personnages typés de la province du Henan dont on saisit peu à peu les relations et les interactions, les peines et les joies, Liu Zhenyun met en scène l'influence des mots des uns sur l'existence des autres. Au-delà de la satire, il livre une réflexion sur la vie quotidienne en Chine. Renouant avec le style des grandes fresques, il signe là l'oeuvre maîtresse de sa maturité.

  • Célèbre présentateur sur une chaîne de télévision pékinoise, Yan Shouyi anime un talk-show intitulé "Appelons un chat un chat" où honnêteté et franchise sont de mise. Mais derrière le rideau, il s'enlise inexorablement dans le mensonge et la trahison. Marié à Yu Wenjuan, il la trompe en effet avec la belle Wu Yue. Or, infidélité et téléphone portable ne font pas bon ménage. Et l'inévitable finit par se produire : Yu confond le mari volage et demande le divorce. Liu Zhenyun signe ici une satire des relations humaines. Car derrière un instrument de communication a priori inoffensif se cache ce qu'il appelle une bombe à retardement. Susceptible d'exploser à tout moment, elle apparaît comme la métaphore d'une société en perte de repères où la communication, parce qu'instantanée, est biaisée, altérée. Pensé comme un outil de rapprochement, le téléphone portable finit ainsi par éloigner les gens les uns des autres. Dans un style incisif, aux phrases simples et lapidaires, l'auteur développe ses thèmes de prédilection : la parole et son rôle dans les interactions humaines, ainsi que les transformations qu'elle subit à travers la modernisation de la société.

  • Parmi les écrivains de sa génération, Cao Kou fait figure de cas particulier. L'univers qui forme le cadre de ses nouvelles est en effet caractérisé par l'ennui sans échappatoire de vies désespérément sans histoires, qu'il excelle à rendre dans un style très personnel, construit sur le principe de l'association d'idées. Ses récits apparaissent ainsi comme une trame de séquences imprévues, comme sous l'effet du hasard. C'est-à-dire comme dans la vie. Sur un ton froid où l'humour affleure à chaque ligne, il nous régale aussi de savoureux détails de satire sociale. C'est notamment le cas dans "Zhao Qinghe", récit à l'architecture complexe dont les saynètes en apparence incongrues finissent par dresser un tableau désopilant d'une jeunesse solitaire.

  • Le dissident chinois Liu Xiaobo a été condamné en décembre 2009 à onze ans de prison pour avoir prôné une évolution pacifique de la Chine vers la démocratie. On lui reproche d'être l'un des rédacteurs de la Charte 08, texte baptisé ainsi en référence à la Charte 77 tchécoslovaque.
    Son arrestation puis sa condamnantion ont suscité nombre de protestations dans le monde. Il a reçu le prix Nobel de la paix, qu'il a dédié aux «âmes errantes du 4 Juin».
    Les textes présentés ici témoignent de la grande force d'âme de Liu Xiaobo et de la pertinence de ses analyses du régime politique chinois.

  • C'est sa double expérience de paysan et de mineur de fond que Liu Qingbang exploite dans ces trois nouvelles dignes de Dickens. Des histoires sombres comme la réalité âpre de la vie rurale dans les plaines centrales, où vivre coûte que coûte est le premier et le grand commandement. L'empathie à l'égard des personnages, l'humour face aux circonstances tragiques confèrent aux trois récits une savoureuse originalité.

  • Une jeune femme se rend chez le juge afin de demander le divorce, lequel a pourtant déjà été prononcé. Situation ubuesque, pourrait-on croire ; mais le lecteur découvrira bientôt que la vie de Li Xuelian s'empêtre dans une réalité aussi absurde que sans issue. Déterminée à lutter pour obtenir réparation de ce qu'elle a vécu comme une injustice, à faire entendre et reconnaître comme telle une parole bafouée, enfin - et surtout - à conserver sa dignité, Li Xuelian affrontera, jusqu'à Pékin et souvent vainement, tous les échelons de l'administration judiciaire et politique.

    Je ne suis pas une garce serait tragique, voire pathétique, si Liu Zhenyun ne nous livrait ici un roman déconcertant, incisif, quoique enlevé à grands traits d'humour, jusqu'à l'ultime pirouette d'un épilogue inattendu.

  • Après sêtre attaché à décrire des personnages inspirés par dautres que lui, Liu Xinwu nous livre ses Mémoires, dont le titre sonne à lui seul comme un défi . Lauteur nest en effet plus retourné sur la place Tiananmen depuis le 4 juin 1989, date à laquelle il a abandonné toute fonction officielle et dont lanniversaire tragique coïncide avec le sien. Ces Mémoires couvrent une période sétendant sur près de sept décennies, depuis la guerre de Résistance contre le Japon jusquà nos jours. Au gré de ses souvenirs, Liu dresse le portrait de la Chine communiste depuis 1949 et présente une galerie de personnages influents ou officiels la dramaturge Sun Weishi, fille adoptive de Zhou Enlai, lécrivaine féministe Ding Ling, ou Gao Xingjian, Prix Nobel de littérature.
    Homme de cran, il porte un regard dartiste à la fois sensible et intuitif sur ces années qui ont façonné sa vie, sur un ton parfois vindicatif à légard de ceux qui ne lont pas épargné. Surtout, ce travail décriture sest avéré salvateur : au terme dune vie déjà longue et riche en événements, Liu se retrouve en paix avec lui-même.

  • Une amie vous téléphone d'une ville lointaine pour vous annoncer qu'elle a trouvé le moyen de s'enrichir rapidement et vous invite à venir la rejoindre. Vous répondez à son appel et vous vous retrouvez bientôt pris dans les filets d'un réseau de "promotion des ventes". Nourriture infecte, logement rudimentaire, surveillance continuelle, lavage de cerveau quotidien - vous avez mordu à l'hameçon d'un gang de vente pyramidale, qui va peu à peu vous dépouiller de tous vos biens et vous inciter à dépouiller vos proches. Depuis quelques années, des millions de Chinois sont tombés dans ce piège. Romancier à succès, Murong Xuecun a voulu comprendre comment fonctionnait cette immense escroquerie. Il est donc entré dans un gang de Shangrao, petite ville du sud de la Chine, en feignant de s'être fait berner. Durant vingt-trois jours, il a observé de l'intérieur le fonctionnement de cette machine mortifère. Ce livre est le récit de son séjour volontaire dans l'enfer de la vente pyramidale. C'est aussi, en passant, une critique sévère de la société chinoise lancée dans une course au profit destructrice.

  • Écrites dans les années 1960 et 1970, ces quatre nouvelles se déroulent dans le Taïwan de l'époque de la guerre froide et du miracle économique, sources historiques de profondes mutations sociales et de déchirements identitaires dont certains effets perdurent aujourd'hui. Remarquable narrateur, Hwang Chun-ming traite de sujets polémiques à travers des récits savamment construits et aux personnages inattendus : un cadre d'entreprise entraîné par sa passion pour une chienne, un père de famille miséreux renversé par la voiture d'un officier américain, un homme-sandwich tourmenté par ses pensées et ses souvenirs, un jeune représentant de commerce attiré par une fillette solitaire. Parfois grinçant mais toujours plein d'humanité, c'est l'humour qui donne à ces récits toute leur force, leur saveur et leur authenticité. Principal représentant de la littérature dite 'du terroir', Hwang Chunming a été un des premiers à faire de Taïwan et de ses particularités culturelles le matériau de son oeuvre. Lorsque de jeunes cinéastes lanceront, au début des années 1980, le mouvement de la 'Nouvelle Vague taïwanaise', ils adapteront plusieurs de ses récits au grand écran, désireux de rétablir une identité taïwanaise distincte de celle de la Chine mythique promue pendant quatre décennies par le régime de Chiang Kai-chek et de son fils.

  • Situé dans une région pauvre de la Chine du Nord-Ouest, ce village des années 1960-1970 n'est pas sans rappeler le Macondo de García Márquez ou le Yoknapatawpha de Faulkner. Un univers littéraire à la fois réel et imaginaire servi par une structure romanesque unique en littérature chinoise. Cao Naiqian élabore un puzzle en trente morceaux, racontant chacun un drame familial ou une scène de la vie campagnarde. Les histoires sont indépendantes, mais les destins se croisent. La sexualité et la nourriture, «deux éléments essentiels de la vie humaine», sont ses principales préoccupations. Une sexualité liée à un manque et à une frustration associés à la misère, mais aussi aux contraintes sociales et politiques. Rapports incestueux, polyandrie et relations extraconjugales sont décrits de manière subtile et retenue, dans une langue concise et imagée. Ce roman poétique est aussi sensuel que désespéré.

  • Danse dans la poussière rouge relate la descente aux enfers d'un avocat prêt à tout pour faire fortune. Parue en 2008, cette fable sur la corruption des milieux judiciaires dépeint la vie de Wei Da, fils de paysan devenu juriste en soudoyant collègues et supérieurs. La poussière rouge, c'est notre monde ici-bas, un monde peu reluisant dans lequel le jeune héros, né pendant la Révolution culturelle, navigue avec habileté et sans état d'âme, mais avec une grande lucidité. Pour lui, les sentiments n'existent pas ; l'égoïsme et l'intérêt gouvernent le monde, et le mensonge est partout. Il s'honore d'être une parfaite crapule qui ne recule devant aucune magouille ni aucun coup fourré pour s'enrichir ou satisfaire ses vengeances. Trafic d'influence, détournement de fonds, blanchiment d'argent, prostitution font son quotidien. Il ira même jusqu'à tenter de faire tuer une petite amie devenue gênante ou de faire arrêter pour proxénétisme l'ancien amant de sa femme. Il porte sur toute chose un regard cynique : amitié, amour, tout n'est que commerce. Son épouse, sa maîtresse, sa secrétaire, pas une qui n'en veuille à son argent. Dans cette désespérance absolue, ni salut ni rédemption. Seule une lueur d'humanité semble éclairer la fin du roman. Incarcéré, condamné à mort, Wei Da découvre l'amour au moment d'être exécuté.

  • L'année 2014 est une année de commémoration entre la Chine et la France : elle marque l'anniversaire d'un demi-siècle d'établissement de relations diplomatiques entre les deux pays, à l'instigation du général de Gaulle. Pour célébrer l'événement, nous avons choisi de publier une anthologie qui illustre ces cinquante années. Nous avons pris le parti de présenter deux auteurs marquants par décennie, dans un souci de parité. Chaque texte est ainsi le reflet d'une époque saisi par un écrivain connu et reconnu, en France comme en Chine.

  • Jujubes

    Fei Ming

    Cette anthologie, la première de l'auteur publiée en Europe, présente une quinzaine de ses nouvelles parues entre 1925 et 1931. Le ton intimiste et autobiographique y alterne avec la peinture de personnages humbles et solitaires. La construction très elliptique des textes, l'économie des dialogues, la poésie des descriptions y sont en phase avec les formes les plus 'expérimentales' de la littérature occidentale. Son écriture témoigne à la fois des enjeux d'une modernité qui se cherche et de la profondeur de ses racines, puisant son inspiration tant dans la poésie de la fin des Tang (618-907) et le bouddhisme chan que chez Maupassant ou Tchekhov.
    Ces nouvelles apparaissent comme une succession de tableaux où peu à peu toute forme d'intrigue est écartée. Les premiers textes présentés ici, autobiographiques pour la plupart, décrivent une Chine d'un autre temps, en dehors des tourments de l'Histoire. Dans une veine plus satirique, les récits inspirés d'anecdotes se mêlent ensuite à ceux où l'auteur évoque son expérience propre et les désordres du moment.

  • Jeune haut fonctionnaire, Gao Changhe est nommé secrétaire du Parti à Pingyang, une grande ville en plein essor. Il y succède à Jiang Chaolin, arrivé à l'âge de la retraite. La tâche s'avère difficile car ce dernier a su administrer la ville avec un tel succès que personne n'oserait mettre en doute sa réussite et son dévouement. Des ombres obscurcissent pourtant bientôt le tableau : une lettre anonyme révèle une grave affaire de corruption.
    Avec franchise et lucidité, Zhou Meisen soulève les grands problèmes auxquels est confrontée une Chine en devenir. Nous voyons les différents protagonistes s'adapter aux bouleversements qu'entraîne un développement économique sans précédent - et les allusions critiques ne manquent pas. Car Pingyang est aussi le type même du modèle "made in China" de planification urbaine qui menace l'environnement.

    Ce récit d'une grande richesse est un excellent moyen d'appréhender le visage actuel de la Chine, les moeurs intimes de son administration et les espoirs d'une génération parvenue au pouvoir suprême au début du millénaire.

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